Nord Eclair du 3 février 2015 – Par Anne-Gaëlle Dubois
(consulter l’article original)

Tous les quinze jours, le bus de Médecins Solidarité Lille (MSL) s’arrête à l’ancienne briqueterie de Seclin, là où vivent depuis quelques mois des Roms. Nous sommes montés dans le bus aménagé en cellules pour les consultations médicales. Il est souvent le seul accès aux soins de cette population.

2067254032_B974685599Z.1_20150203181314_000_GJF3TKBEJ.1-0

« Vous avez la carte vitale ? », lance le chauffeur du bus MSL au petit groupe qui fait la queue devant les portes vitrées du bus. « Perdue ! », répond une femme sous un grand fichu bleu. Le chauffeur râle… « Elle dit ça car ceux qui ont une carte ne peuvent pas, normalement, monter dans le bus ! » L’association Médecins Solidarité Lille ne soigne en effet que les nouveaux arrivants en France, pendant quelques mois, ceux qui n’ont ni la CMU, ni l’AME (Aide médicale de l’État pour les étrangers en situation irrégulière). Mais, aller voir un médecin de ville reste compliqué pour cette population… « L’assistante sociale les aide à monter leur dossier. S’ils refusent de faire les démarches, on ne les reçoit plus », assure Maïta Dubois, présidente de MSL.


Bus dédié aux Roms

L’association a décidé en 2008 d’organiser des tournées en bus deux jours par semaine, en plus de ses consultations dans ses locaux lillois, pour aller à la rencontre des étrangers les plus précaires. Ce bus est désormais dédié aux Roms autour de Lille, soit 3 000 personnes environ.

À Seclin, le bus s’arrête tous les quinze jours. « Nous n’allons plus aux 4-Cantons, note Maïta Dubois, car les gens ont été trop indisciplinés. Mais nous n’avons jamais eu de souci d’agression. » Parfois, reconnaît la présidente, « le ton monte mais c’est à cause de la barrière de la langue… Dès qu’on traduit, ça va mieux. » Un médecin a d’ailleurs appris leur langue, tandis qu’une étudiante roumaine sert aussi d’interprète.

622897866_B974685597Z.1_20150203180849_000_GA03TGO01.3-0

En cas de gale, il faut tout brûler…

L’autre difficulté de MSL : suivre des populations qui bougent. « Quand ils sont expulsés, c’est difficile de les suivre… » La question se pose notamment pour le suivi médical des enfants. Ce mardi, une pédiatre est justement là pour recevoir les plus jeunes. Courbe de croissance, vaccins… Ils ne sont pas plus malades que les autres. « Ils sont résistants même, quand on voit leurs conditions de vie ! ajoute Maïta Dubois. Ils n’ont que l’eau de la borne incendie. Le chauffage se fait au bois dans une bonbonne de gaz coupée. Ils bricolent une cheminée avec des boîtes de conserve… D’où des brûlures parfois chez les tout-petits. » Le plus gros souci médical est lié au manque d’hygiène : les épidémies de gale. « Imaginez la difficulté pour l’enrayer. Il n’y a rien pour laver. Il faut tout brûler. »

Dans la cellule voisine de la pédiatre, un généraliste reçoit les adultes. « Ils consultent quand ça ne va plus. On détecte parfois des maladies graves à des stades avancés. Et puis, quand ils n’ont plus de médicaments, ils arrêtent leur traitement. » MSL a noué des partenariats avec le CHR et les hôpitaux privés lillois quand des examens poussés sont nécessaires.

Prévention, éducation, accès aux soins, MSL veut prouver que les Roms ne sont pas totalement exclus de la société.


« Les Roms sont en situation de survie »

La communauté Roms est souvent montrée du doigt et rejetée…

« Il y a un vrai racisme anti-Rom. Pour eux, la population n’a aucune indulgence. Ce sont des voleurs de poules… Je ne les excuse pas, mais je fais une constatation : ils sont en situation de survie. Ils n’ont pas d’argent, pas d’eau courante, pas de maison. Ils doivent se nourrir, nourrir leurs enfants, s’habiller… Ce que l’on comprend pour les plus pauvres en Inde ou en Afrique, on ne l’admet pas ici. On nous reproche parfois de les soigner, mais c’est notre rôle. On a une mission de prévention, d’éducation. On fait avancer les choses. »

S’attendaient-ils à une telle vie de misère en quittant la Roumanie ?

« Ils disent qu’ici, ils dorment tranquilles et que la manche leur rapporte un peu. Alors que chez eux, ils sont maltraités. C’est pire en Roumanie. »

Vous avez vu grandir des enfants, y a-t-il une intégration possible ?

« On a vu arriver des petits bouts de 2 ou 3 ans. Quatre an après, ils parlaient couramment le français. Chez eux, l’enfant est roi. Mais en allant à l’école, ils apprennent les règles de la société française et ils changent. L’école, c’est un cadre. Ces enfants-là vont s’en sortir. Alors que pour les Roms arrivés adultes, c’est plus compliqué, même si aujourd’hui, ils peuvent travailler. »

En chiffres

Dans ses locaux à Lille, Médecins Solidarité Lille reçoit 77 nationalités différentes, pour 8 000 consultations par an. Les Roms représente 15 à 20 % de la population suivie.
L’association salarie 3,8 temps pleins (3 médecins, 1 assistante sociale et 1 dentiste à temps partiels).
Elle compte en plus des bénévoles : 13 infirmières, 12 médecins, 2 chauffeurs de bus, 2 gynécos, 1 psychiatre.